Zones à défendre : De Siviens à Notre-Dame-des-Landes [Compte Rendu – Philippe Subra, 2016, La Tour d’Aigues, Éditions de l’aube, 145 p.]

Nicolas Paquet¹

¹Doctorant, École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional (ÉSAD), Université Laval, Québec, Canada. nicolas_paquet@hotmail.com


La notion d’intérêt général est en crise. Depuis des années, les États éprouvent des difficultés à prendre des décisions d’aménagement et de développement au nom du plus grand nombre. Les projets territoriaux buttent contre les recours, les controverses et les oppositions de plus en plus nombreuses. Et on observe une crise de la représentativité sans précédent, due aux transitions multiples et pressantes à effectuer, qui supposent une plus grande fluidité entre gouvernants et gouvernés.

Pourtant, nous assistons à l’apparente déconnexion entre les élites politiques et les citoyens. Celle-ci se traduit par un lent déplacement de la conflictualité sociale vers le champ de l’aménagement et du développement. Les municipalités étant en effet le palier de gouvernement le plus près des citoyens. Cet état de fait bouleverse les repères des praticiens, et force, du même coup, à repenser la planification territoriale dans son lien au montage et à la gestion stratégique de projets.

Dans les faits, tout se passe comme s’il n’était plus possible de négocier l’utilité publique, devant la montée des préoccupations environnementales. Qu’en est-il véritablement ?

À cette question décisive, l’ouvrage de Philippe Subra vient apporter une réponse éclairante. L’auteur tente d’offrir une appréciation du phénomène de zone à défendre (ZAD), en France, en en présentant les traits les plus essentiels. L’approche retenue est descriptive. L’auteur induit de son portrait des enseignements pour la théorie géopolitique, mais aussi pour la pratique dans le champ de l’aménagement et du développement. La thèse défendue peut être résumée comme suit : il faut comprendre le phénomène des ZAD comme un fait géopolitique nouveau témoignant d’une radicalisation de la contestation écologiste.

Notion controversée, l’acronyme ZAD est d’abord et avant tout utilisé par les contestataires. Repris par les médias et les autorités, il traduit, depuis peu, une réalité polymorphe, encore difficile à saisir. L’auteur demande : comment interpréter ce phénomène ? Et aussi : que change-t-il ?

D’emblée, pour l’apprécier, il faut savoir que ZAD vient du détournement d’un acronyme utilisé par les aménageurs français : la « zone à défendre » est une superposition de la « zone d’aménagement différé ». Cette dernière est en réalité une procédure utilisée lors des grandes opérations d’aménagement et de développement, comme la création de villes nouvelles ou la construction de lignes de TGV. Lorsqu’appliquée, elle permet à une collectivité locale ou à un maître d’ouvrage de préempter des terrains afin de constituer des réserves foncières en amont d’un projet, et d’ainsi éviter la spéculation des acteurs économiques. Le sigle a récemment été capté par le mouvement d’opposition à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Comme nous le savons, ce conflit a donné lieu à d’importants affrontements entre militants altermondialistes et forces de l’ordre.

Pour Subra, le détournement du sigle est une façon de se réapproprier le lieu. Efficace sur le plan communicationnel, l’utilisation du terme s’est répandue à d’autres sites de contestation. Ainsi, depuis ses premières manifestations, la ZAD est devenue un marqueur politique. Depuis 2015, en France, 15 conflits locaux peuvent être associés à des ZAD, nous dit Subra. À titre d’exemple, c’est 100 à 200 zadistes qu’il était possible de compter à Notre-Dame-des-Landes ; 500 au plus fort du conflit. Concrètement, la ZAD est associée à des occupations, à des affrontements et à des opérations d’évacuation. Elle semble reliée à une forme de radicalisation de la contestation écologiste. Cette possibilité inquiète les porteurs de projets et les maîtres d’ouvrages, puisque la ZAD vise à bloquer le démarrage des travaux. Phénomène français, les ZAD sont depuis reprises comme modèles de résistance, un peu partout dans le monde.

Sur le plan géopolitique, la présence d’une ZAD change la donne, remarque l’auteur. Elle transforme le rapport de force entre pouvoirs publics et opposants. Mais, pour atteindre cet effet, une ZAD suppose une présence de tous les instants. Elle peut être légale ou illégale ; étant entendu que l’objectif des zadistes est de faire durer l’occupation le plus longtemps possible, de retarder les travaux et d’ainsi faire exploser les coûts.

Nous l’aurons compris, la ZAD est un dispositif opérationnel de résistance, avec ses pneus, ses barricades, etc. Toute l’occupation est conçue comme un piège tendu aux autorités, puisque l’intervention de la force est susceptible de déclencher un mouvement de sympathie envers les résistants. En fait, comme le remarque l’auteur, il est possible de gagner sur le plan de la force et de perdre sur celui de la légitimité, de connaître la victoire sur le plan de l’intervention et la défaite sur le plan politique.

Pour survivre, une ZAD doit donc réussir à lutter sur deux terrains, nous dit Subra : d’une part, le réel et le matériel, et, d’autre part, le virtuel et l’immatériel. De ces deux conditions de succès, la première est la plus importante et conditionne tout le reste, puisque mener la bataille médiatique suppose en effet d’être en mesure de mener la bataille physique. Autrement dit, une ZAD évacuée n’est plus une ZAD. Dans ces conditions, Subra se questionne : comment limiter la fréquence ou la gravité de ces occupations, par l’adoption de modes de gestion des différends ou l’élaboration de politiques publiques ouvertes à l’innovation et à la synthèse dialectique ?

Sur le fond, l’ouvrage de Subra nous enseigne que la lutte contre les projets d’aménagement et de développement trouve maintenant une de ses grandes justifications dans l’exploration de modes de vie alternatifs, présentées comme plus égalitaires et démocratiques. Cette lutte est aussi une occasion de faire connaître des idées à la marge, et d’en étendre l’audience au-delà des cercles d’initiés. Il faut bien comprendre que les ZAD sont aussi, et au même moment que des espaces physiques, des lieux d’expérimentations utopiques. Gagner ? Perdre ? L’enjeu n’est pas là. Il s’agit d’instrumentaliser les projets locaux afin d’en faire des enjeux plus vastes : des enjeux planétaires. Un(e) zadiste est donc aussi, et comme par effet d’emboîtement, un(e) altermondialiste et un(e) écologiste. Sa visée est de diffuser la ZAD comme forme de lutte, bagage d’expérience et de savoir-faire, mais aussi d’affaiblir la puissance publique et les promoteurs par la diffusion d’un modèle de résistance qui empêche ou retarde les projets considérés comme néfastes.

En ce sens, en fin d’ouvrage, l’auteur ouvre son propos : s’il n’y a jamais de projets d’aménagement et de développement sans effets négatifs, sans risques, comment en arriver à faire reconnaître ce qu’ils peuvent aussi apporter de positif ? Cette question est décisive, puisque les zadistes se placent d’emblée en position de rupture drastique : pour eux, il n’est nullement question de dialoguer ou de négocier avec les autorités. Dans un contexte mondial d’échec du mouvement écologiste à faire intervenir des réformes décisives, on peut dire que les zadistes possèdent leur propre rationalité. Dès lors, tenter de situer la ZAD sur le plan de la politique formelle, des demandes et des offres politiques, c’est faire une erreur d’appréciation. En réalité, l’ouvrage de Subra nous aide à comprendre que ce phénomène émergent témoigne d’une forme de radicalisation de la contestation écologiste. C’est dire que la ZAD ne se négocie pas : elle est défendue ou brisée.

Fort succinct, l’ouvrage de Philippe Subra a le mérite d’éclairer un phénomène contemporain appelé à devenir plus important dans le futur. À ce titre, il constitue un outil des plus précieux pour prolonger certains débats dans le champ de l’aménagement et du développement, notamment au Québec. En 2017, les Québécois découvraient, par exemple, une nouvelle forme de contestation apparentée aux ZAD. En Gaspésie, près de Murdochville, une poignée de militants écologistes entamaient l’occupation du puits Galt, de Junex, en s’inspirant des pratiques de désobéissance civile observées à Sivens et à Notre-Dames-des-Landes. Leurs objectifs : bloquer l’exploitation, mais aussi favoriser la médiatisation de l’implantation de l’industrie pétrolière dans l’Est-du-Québec et la sensibilisation du public. Cette occupation illégale, de longue durée – une année –, a pris fin en septembre 2018, avec la victoire des opposants, le démantèlement des barricades et du camp des écologistes. Assisterons-nous, dans le futur, à une diffusion outre-Atlantique du modèle de la ZAD ? La question est posée. En somme, l’ouvrage intéressera les aménagistes et les urbanistes, mais aussi les militants et les maîtres d’ouvrage.