Sociétés civiles et prévention des conflits armés en Afrique de l’Ouest: Bilans et perspectives du Système d’Alerte Précoce (SAP)

Jean-Marc Segoun



À propos de l’auteur

Doctorant en Diplomatie et Relation Internationale, Jean-Marc Segoun est également chercheur en gestion des conflits et paix au Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Paris (CEDS).


Résumé : La montée de l’insécurité en Afrique de l’ouest a favorisé la floraison d’ingénierie de prévention des conflits armés. Dans ce contexte géopolitique fragile, se sont institutionnalisés des cadres juridiques de prévention des conflits armés portés par les organisations régionales et sous régionales comme la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et les associations de défense des droits de l’homme. Ainsi, le Système d’Alerte Précoce comme mécanisme de prévention des conflits armés a vu le jour et s’est concrétisé. Son efficacité est fragilisée par des facteurs politiques et économiques dont cet article essaie de dresser le bilan et les perspectives.

Summary: The rise of insecurity in West Africa has fostered the flowering of engineering for the prevention of armed conflicts. In this fragile geopolitical context, legal frameworks for the prevention of armed conflicts carried out by regional and sub-regional organizations, such as the Economic Community of West African States (ECOWAS) and associations for the defence of human rights, have become institutionalized the man. Thus, the Early Warning System as a mechanism for the prevention of armed conflicts came into being and became a reality. Its effectiveness weakened by political and economic factors, which this article tries to take stock of and the prospects.

Mots-clés : Système, Alerte, Précoce, Union – Africaine, CEDEAO, ONU, Togo, Burkina-Faso, WANEP, CACIT.

Keywords: System, Alert, Early, Union – African, ECOWAS, UN, Togo, Burkina Faso, WANEP, CACIT.


Introduction

La participation citoyenne active est une démarche de consolidation de la paix. Elle s’observe dans les rapports entre acteurs sociaux, et ceux avec les politiques et les institutions. En Afrique de l’Ouest, elle s’est illustrée par le foisonnement de nouvelles arènes de participation politique formelles et informelles, dans lesquelles des acteurs sociaux discutent politique, s’affrontent idéologiquement, participent à des marches et meeting. En période électorale, elle s’est concrétisée par la forte implication de nombreuses organisations de la société civile dans un processus de veille communicationnelle afin de garantir la crédibilité des scrutins électoraux, et d’empêcher le déclenchement des violences électorales et d’éventuelles violations des droits de l’homme. Ainsi, le rôle actif de la société civile en Afrique de l’ouest s’adapte aux enjeux électoraux et aux contextes socio-politiques.

Les expériences togolaises portées par le Collectif des Associations de lutte Contre l’Impunité au Togo (CACIT) et de la Plateforme Citoyenne Justice et Vérité (PCJV) à travers l’opérationnalisation d’un Système d’ Alerte Précoce lors des élections législatives de 2013, puis du West Africa Network for Peacebuilding (WANEP au Burkina-Faso lors des élections couplées (présidentielles et législatives) de 2015, sont l’expression de l’appropriation par la société civile des outils comme le système d’alerte précoce. En effet, le Système d’Alerte Précoce se veut, « la collecte systématique et l’analyse d’information sur des régions en crise et dont la vocation est a) d’anticiper le processus d’escalade dans l’intensité du conflit, b) développer des réponses stratégiques à ces crises, c) de présenter des actions aux acteurs concernés afin de faciliter la prise de décision »[1].

C’est aussi une stratégie de communication de crise organisée qui met en interaction des acteurs aux profils variés à savoir : des analystes, des points focaux, des représentants associatifs, des politiques, l’armée et la police, des leaders d’opinion et religieux, des bénévoles et volontaires de la paix dont le rôle consiste à échanger des informations portant sur les risques d’instabilité socio-politique, économique dans un contexte précis.

En Afrique, le Système d’Alerte Précoce a une légitimité institutionnelle du fait qu’il intègre la vision architecturale de la paix de l’Union Africaine et de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette dynamique s’observe déjà du fait qu’en juin 1993 l’Organisation de l’Unité Africaine(OUA) adoptait au Caire en Égypte son mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits et la CEDEAO à travers son protocole relatif au mécanisme sur la prévention, la gestion, le règlement des conflits, le maintien de la paix et de la Sécurité signée en décembre 1999 à Lomé au Togo. À observer l’expérience togolaise et celle du WANEP-Burkina-Faso inspirée du Ecowas Warning and Response Network (ECOWARN) l’on comprend que l’évaluation du succès ou de l’échec d’un mécanisme tel que le Système d’Alerte Précoce reste contextuel et est influencé par le climat socio-politique, des tensions et des enjeux géopolitiques sous régionaux. Partant de ce constat, il nous semble légitime de nous interroger sur la pertinence et les limites et les perspectives d’un tel système en période électorale au regard de l’expérience togolaise. Pour répondre à ces interrogations, nous présenterons d’abord, la pertinence du Système d’Alerte Précoce au regard des instruments juridiques de l’Union Africaine et de la CEDEAO. Puis, dans un second moment nous analyserons l’expérience togolaise. Enfin, dans le dernier moment de notre réflexion nous proposerons des perspectives à partir des analyses effectuées.

1. Les ancrages juridiques et institutionnels de prévention des conflits en Afrique de l’ouest

1.1. Le cadre juridique et institutionnel de l’Union Africaine

La légitimité de l’Union Africaine (UA) à disposer d’un mécanisme de prévention des conflits est d’abord juridique puis contextuelle. Le volet juridique tire son assise de l’ONU à travers le chapitre VIII de sa charte qui en fait une consécration. Selon l’article 52 (2) du chapitre VIII de la Charte des Nations unies, les organisations régionales ont un rôle déterminant dans le maintien de la paix et de la sécurité : elles doivent fournir « tous leurs efforts pour régler d’une manière pacifique, par le moyen desdits accords ou organismes, les différends d’ordre local »[2].

Une légitimité contextuelle du fait que 9 des 16 des Opérations de Maintien de la Paix (OMP) en cours se déroulent sur le continent africain. L’incapacité des États et des organisations régionales et sous régionales à prévenir les nombreuses crises violentes sur le continent dont le génocide rwandais, a conduit à une floraison de mécanismes de prévention de conflit. Cette dynamique s’est aussi consolidée à partir de la publication du rapport Brahimi en 2000 sur les réformes et le renforcement des OMP[3]. C’est ainsi que l’UA à travers une approche régionale et globale, crée en juillet 2003 à Maputo au Mozambique le Conseil de Paix et de Sécurité afin de répondre à la multiplicité des conflits armés. « Cet organe a remplacé l’organe central du mécanisme pour la prévention, la gestion et le règlement des conflits dont les insuffisances avaient été révélées »[4]. Par ailleurs, lors du sommet d’Addis-Abeba en 2007, un plan d’opérationnalisation du Système d’Alerte Précoce de type qualificatif a été approuvé et prévoit une harmonisation des systèmes régionaux d’alerte rapide. Le cadre institutionnel du Système d’Alerte Précoce est le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union africaine à Addis-Abeba en Éthiopie. Il est composé d’une salle, d’un centre d’observation et de contrôle et des unités d’observation et de contrôle des mécanismes régionaux directement liés au centre d’observation qui collectent et traitent les données recueillies afin de les soumettre aux organes décisionnels à savoir : « Commission de l’UA, le Conseil des Sages, le CPS, le parlement africain, des instances internes »[5]. Les rapports généraux sont actualisés deux ou trois fois par an. Malgré l’opérationnalisation des dispositifs de prévention de conflit depuis une décennie, on assiste à la résurgence des conflits armés sur le continent africain. Ainsi, le déficit de communication au grand public sur l’existence des dispositifs de prévention des conflits, et la lenteur des réponses apportées en cas de crise confortent les critiquent sur le caractère non fiable des instruments de prévention de conflit et des dispositifs rattachés.

Les violences électorales de 2007 ayant fait 1 133[6] morts au Kenya pour lesquelles la réponse n’a été ni précoce ni rapide, et dont les victimes se comptent en milliers, confortent cette thèse[7].

1.2. Le cadre juridique et institutionnel de la CEDEAO

En Afrique de l’Ouest, c’est l’éclatement des conflits dans les pays du bassin du fleuve Mano, dans les années 1990, qui a encouragé les États-membres de la CEDEAO à s’organiser. La dimension régionale de la menace sécuritaire qui pèse alors renforce un mandat de l’institution laquelle intervient pour la première fois via la force ECOMOG. Depuis, la sous-région fait face à de nouveaux enjeux : sous la pression des mutations sociales, les conflits, autrefois interétatiques, se sont mués en crises de nature infra-étatique. Parallèlement à ces mutations, le mécanisme de prévention des conflits mis en place en Afrique de l’ouest s’est renforcé à travers la mise en place d’un système d’alerte précoce, qui prend racine au sein-même de la société civile. La notion d’alerte précoce doit être précisée, car celle-ci a évolué au cours du temps. En 1992, l’appel lancé dans L’Agenda pour la paix[8] par le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, a été le déclencheur d’une diplomatie préventive. Le coût, à la fois humain et matériel, de la reconstruction de la paix, a en effet conduit la communauté internationale à prendre conscience de la nécessité d’endiguer les violences, avant que celles-ci n’éclatent.

Le dispositif de prévention des conflits de la CEDEAO est inspiré des structures de sécurité onusiennes. L’organisation sous régionale s’est ainsi doté, en 1999, d’un Mécanisme de prévention, gestion et règlement des conflits, qui oriente son action en direction de la prévention des violences mais aussi vers le maintien et la consolidation de la paix. Suite aux recommandations du Chapitre IV du Protocole de 1999 relatif au Mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité, il a été mis en place un système d’observation de la paix et de la sécurité au niveau sous-régional connu sous le nom d’ECOWARN (Economic Community of West African States Cease-fire Monitoring Group ou Brigade de surveillance du cessez-le-feu de la CEDEAO).

C’est un système mixte, à la fois quantitatif et qualitatif, qui couvre les pays suivants : Sierra Leone, Guinée, Libéria et Côte d’Ivoire et s’appuie sur 66 indicateurs. Son cadre institutionnel est le Bureau du commissaire aux affaires politiques à la paix et à la sécurité de la CEDEAO. C’est un dispositif de veille en Afrique de l’Ouest de la CEDEAO qui a un partenariat opérationnel depuis 2002 avec le WANEP. L’une des critiques formulées à l’endroit des instruments de paix de la CEDEAO est leur inefficacité à apporter des solutions concrètes aux conflits armés. Cette thèse est partagée par Moustapha Niasse, président de l’assemblée nationale sénégalais qui regrette le fait que « le Parlement de la CEDEAO, qui dispose de tous les instruments avec un protocole de non-agression et d’assistance mutuelle, soit confronté à des problèmes de non-opérationnalité de ces instruments. La cause est l’absence de volonté politique des États membres, mais aussi et surtout leurs faiblesses structurelle, financière et logistique »[9]. S’inspirant de l’ECOWARN, le WANEP-Burkina-Faso s’est doté d’un Système d’Alerte Précoce afin de répondre aux défis des violences électorales. Ainsi, suite à la chute du régime de Blaise Compaoré au pouvoir depuis le 15 octobre 1987 au 31 octobre 2014, le Burkina-Faso a connu une période de transition marquée par un coup d’État militaire échoué du général Diendéré Gilbert le 15 septembre 2015. La transition menée par le président Michel Kanfando s’est chargée d’organiser l’élection présidentielle du 29 novembre 2015.C’est dans un climat socio-politique marqué par un régime dictatorial au pouvoir pendant 27 ans, et d’une transition politique fragilisée par des tentatives de coups d’État militaires que le WANEP-Burkina Faso a travaillé afin d’apporter une solution alternative aux potentiels risques de violences électorales à travers l’opérationnalisation d’un Système d’Alerte Précoce. Opérationnalisé en 2013, le Système d’Alerte Précoce du WANEP-Burkina-Faso est le National Early Warning System (NEWS). Il fait partie intégrante de l’ECOWARN de la CEDEAO dont le WANEP régionale est partenaire. À la différence de l’ECOWARN qui a 66 indicateurs, le NEWS a 95 indicateurs contextualités et validés par des experts en sécurité humaine au Burkina-Faso. Mais il faut souligner que dans le cadre de la prévention des violences lors de l’élection présidentielle de 2015, seuls 22 indicateurs ont été retenus à la suite d’une étude menée par le WANEP et le comité de suivi du Système d’Alerte Précoce. Le NEWS a été mis en place par un gestionnaire national appelé le NEWS Manager. Il travaille avec 13 moniteurs régionaux basés dans les régions qui sont appuyés eux de 45 moniteurs répartis dans toutes provinces du Burkina-Faso. Le rôle des 45 moniteurs est de récolter des informations pouvant fragilisées la cohésion sociale et de les soumettre aux 13 moniteurs régionaux chargés du traitement et de l’analyse de celles-ci. Suite à la phase de traitement d’informations, les 13 moniteurs régionaux relayent les données par sms ou par internet au NEWS Manageur basé à Ouagadougou au siège du WANEP Burkina-Faso. À la suite du processus de réception des données, le comité suivi composé de leaders d’opinions, hommes religieux, est chargé d’apporter une réponse ou de faire un plaidoyer auprès des autorités compétentes en cas d’alerte menaçant le processus de paix. Une rencontre mensuelle est prévue entre les membres du comité de suivi du Système d’Alerte Précoce. À cet effet, lors de sa deuxième rencontre du 15 septembre 2015, le comité de suivi a relevé des incidents « au Mouhoun, au Centre Nord et dans les Cascades »[10]. Selon le coordonnateur national de WANEP-Burkina, Boris SOME, « il s’agit essentiellement de discours haineux, éthnicistes et à tendance régionaliste »[11]. Ainsi, lors de la présentation de son rapport du monitoring de décembre 2014 à février 2015 pour des élections apaisées au Burkina-Faso le 30 mars 2015, le WANEP a interpelé l’ensemble des acteurs sociaux sur des faits pouvant fragiliser la cohésion sociale.

2. L’expérience togolaise du SAP de 2013

Afin de prévenir les violences électorales, le Collectif des Associations Contre l’Impunité au Togo (CACIT) et la Plateforme Citoyenne Justice et Vérité (PCJV) ont opérationnalisé lors des élections législatives du 25 juillet 2013 un Système d’Alerte Précoce. Ce système trouve son originalité à travers son approche inclusive du fait qu’il associe différents groupes d’acteurs à savoir : la société civile, la police, l’armée et les politiques. Il faut noter qu’à la base, c’est une initiative des organisations de la société civile qui s’est inscrite dans le cadre d’un projet global d’éducation à la citoyenneté intitulé Projet de prévention des conflits en période électorale. C’est un Système d’Alerte Précoce mixte basé sur le recueil de données quantitatives et qualitatives qui répondait à une problématique contextuelle à savoir la fragilité du climat socio-politique en période électorale marquée par des forts risques d’usages de violences verbales, physiques et armées entre acteurs sociaux. Ainsi, c’est dans l’optique d’apporter une solution aux potentielles violences électorales, que le Projet de prévention des conflits en période électorale a été concrétisé en deux phases à savoir : l’opérationnalisation d’un mécanisme d’alerte précoce pour la prévention des conflits durant le processus électoral ; et l’organisation d’activités de sensibilisation à la non-violence en période électorale. Le Système d’Alerte Précoce a été installé dans un village électoral et opérationnalisé pour une période pré et post-électorale. Il ne fonctionne qu’en période électorale. Le mécanisme a couvert les 5 régions du Togo et principalement 13 villes considérées comme fragiles au regard des tensions communautaires et politiques des anciennes échéances électorales. Le dispositif s’est appuyé sur de nombreux acteurs aux profils variés, que l’on va détailler.

2.1. Des volontaires de la paix

Ils sont au nombre de 163 jeunes volontaires de la paix, initiés à la gestion des conflits électoraux, la médiation et l’identification des violences communautaires en période électorale et familiarisés sur le fonctionnement du Système d’Alerte Précoce ont été munis de kits et repartis dans les cinq régions du pays. Leur rôle a consisté à observer, questionner afin d’identifier les changements sociaux en période électorale. Ces observations sont transcrites à partir des 66 indicateurs de l’ECOWARN. À cet effet, les volontaires de la paix ont observé des foyers potentiels indiquant des risques de déstabilisation ou de violation des droits de l’homme à savoir : les fermetures des prisons, des hôpitaux, des bureaux électoraux, des bureaux des partis politiques, des écoles et des universités, des services publics, des marchés et des frontières, l’accès à l’eau, l’électricité. Des signaux ont permis aux volontaires de catégoriser le climat de paix social, l’intensité des violences, des risques d’escalade. Le vert représente la stabilité ; l’orange est l’expression de signes potentiels et précurseurs d’instabilités, violences à basses intensités, et le rouge est la présence d’instabilités majeures.

Ces signaux ont permis de faire une réelle cartographie de la situation humanitaire au Togo lors des élections législatives de 2013. Des analystes recueillent, traitent et analysent les données recueillies par les volontaires de la paix sur le terrain. Ils sont membres du centre d’analyses, l’organe chargé du traitement des données recueillies par les volontaires de la paix sur le terrain à partir des téléphones, et d’internet. Le centre d’analyses est composé de six analystes, chargés d’interpréter les données recueillies sur le terrain par les volontaires de la paix dans les cinq régions du Togo et de la capitale Lomé. Chaque analyste était responsable d’une des cinq régions et de la capitale Lomé. Les six analystes rendent compte à l’analyste en chef qui se charge d’envoyer les données traitées et analysées au Secrétariat de la Plateforme Citoyenne Justice et Vérité.

2.2. Des points focaux

Ils aident les analystes dans le processus de vérification des informations relayées par les volontaires de la paix sur le terrain. Ce sont des référents qui vivent sur le terrain, partagent le quotidien des populations (leaders d’opinion, chefs religieux et traditionnels, défenseurs des droits de l’homme). Ce sont des personnes-ressources capables d’avoir des informations crédibles sur une situation. Ils peuvent souvent informer les volontaires présents sur le terrain sur des sujets précis, mais leur rôle premier est de collaborer avec les analystes. À cet effet, ils infirment ou confirment les données recueillies par les analystes auprès des volontaires présents sur le terrain. Constitués de (personnes-ressources), essentiellement de leaders communautaires, religieux et politiques, des médias. Au nombre de 1 500 leaders d’opinion, leaders communautaires, chefs religieux, ils ont été initiés aux pratiques de la gestion des conflits, et familiarisés sur le fonctionnement du Système d’Alerte Précoce.

2.3. Des chargés de réponses

Ils interviennent sur la base des informations relayées par l’analyste en chef, bien entendu des informations traitées et vérifiées. Le mode d’intervention est au cas par cas, à savoir il peut nécessiter une médiation, une conciliation ou une intervention de l’armée ou de la police. Dans cette catégorie on y retrouve en l’occurrence la police, la gendarmerie, les préfectures, les mairies, la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), les Commissions Électorales Locales Indépendantes (CELI). Ces chargés de réponses ont apporté des solutions aux alertes pouvant favoriser l’instabilité en période électorale. Ainsi, une interaction était créée entre le village électoral et les chargés de réponses pour étouffer toute action pouvant fragiliser le processus électoral.

2.4. Des leçons de l’expérience togolaise du SAP de 2013

La collecte d’informations sur le terrain est une phase capitale dans le processus. Ainsi, les volontaires de la paix chargés de recueillir les données dans le cadre du projet ont eu du mérite du fait que 80% d’entre eux ont fourni des informations sur les 13 localités afin d’alimenter la base de données. Les données ont permis de concevoir un tableau récapitulatif des différentes zones de tensions, des différents types de violences et de violations des droits de l’Homme répertoriés. Une collaboration a été construite avec des personnes-ressources. Les différents acteurs impliqués dans le processus ont collaboré et cela a permis de trouver des réponses rapides et appropriées afin d’enrayer des actes de violences. L’une des difficultés auxquelles ont été confrontés les acteurs dans le cadre de projet est d’abord, le déficit de communication qui s’observait par la méconnaissance du rôle des volontaires de la paix par les citoyens. Ainsi, on assiste à une réticence des populations à collaborer et procurer des informations utiles. Ces réticences sont liées à l’incompréhension du rôle des observateurs de la société civile durant les élections. Les difficultés d’accès à internet ont favorisé la lenteur au niveau de la collecte des données à cela s’ajoute des cas d’indisponibilité des personnes-ressources qui sont indispensables pour le bon fonctionnement du mécanisme.

Conclusion

Au cours de notre réflexion, il a été démontré que le contexte géopolitique ouest-africain reste marqué par l’insécurité grandissante, la longévité des régimes politiques et la montée du déficit de légitimité des politiques qui sont autant de facteurs explicatifs de l’essor et du nouvel activisme des acteurs des sociétés civiles. Ce repositionnement présage la fragilité des régimes dictatoriaux et renforce la conscience collective des acteurs sociaux tout en créant de nouvelles vocations politiques provenant des sociétés civiles, des diasporas, des milieux technocrates souvent inconnus dans la sphère politique. Ainsi, pour répondre à cette crise de représentativité, les acteurs des sociétés civiles marqueront leur présence dans la vie politique des États par la participation aux processus électoraux à travers des projets d’observation citoyenne active, d’éducation à la paix et à la prévention des conflits électoraux. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les projets d’opérationnalisation des Systèmes d’Alertes Précoces en période électorale au Togo et au Burkina-Faso.

L’expérience togolaise a prouvé que l’opérationnalisation d’un Système d’Alerte Précoce n’éradique pas les actes de violences électorales mais permet de les identifier afin qu’une réponse soit apportée. Partant de cette expérience nous pouvons affirmer que, la réussite d’un tel mécanisme passe par la volonté des acteurs engagés dans le système de communication à observer en temps réel les changements sociaux, et à les communiquer. La disponibilité des personnes ressources à vérifier les informations en tant réelle afin de permettre aux analystes de lancer l’alerte est capitale. L’expérience togolaise a prouvé des cas d’indisponibilité des points focaux qui fragilisaient l’avancée du processus. À cela, s’ajoute la méconnaissance des acteurs sociaux sur l’existence d’un tel dispositif ce qui empêche la dimension collaboratrice et participative de ces derniers. Au déficit de communication s’ajoute le manque de moyens logistique et financier des porteurs de projet, cela se traduit par des difficultés à communiquer les données du fait du non accès à internet.

De l’expérience du WANEP-Burkina nous retenons que le Système d’Alerte Précoce, est une alternative concrète de prévention des conflits électoraux à observer l’identification des actes de déstabilisation faite par le WANEP. L’efficience du mécanisme passe par une approche inclusive des organismes d’État et l’ensemble des acteurs représentatifs de la société civile dans le système. Les expériences du Togo et du Burkina-Faso nous permettent de porter des réflexions sur les défis auxquels est confronté le Système d’Alerte Précoce en Afrique de l’Ouest.

Ses défis sont entre autres le manque de volonté politique et cela se traduit par la lenteur des réponses des forces armées aux alertes, à cela s’ajoute le déficit d’accompagnement dans la mise à disposition des moyens logistiques et financiers aux porteurs de projet. Ce manque de volonté politique à des répercutions sur le plan de communication des associations incapables d’informer le grand public sur l’existence d’un tel dispositif. Les associations quant à elles doivent réinventer de nouvelles méthodes de communication afin de relever les défis de communication. Cela se traduira concrètement par leur volonté à diffuser des rapports d’observation électorale au grand public en plus des bailleurs de fond privilégiés. Les conférences de presse restent des actes symboliques qui présentent brièvement un bilan du monitoring en période électorale. La cible communicationnelle reste sélective du fait du non accès aux médias par une partie de la population. Ainsi, il devient indispensable pour les associations de concevoir des supports de communication accessibles au grand public pour une approche participative durable.

Nous retenons que la réussite du Système d’Alerte Précoce requiert néanmoins de se pencher sur la capacité des États à transformer en actions concrètes les ambitions spécifiées dans les textes. Si le système d’alerte présente une structure opérationnelle solide, celle-ci demeure limitée par les ressources humaines insuffisantes, tandis que les rouages activés au niveau de la réponse demeurent caractérisés par une complexité du système. Si elles sont clairement exprimées, les déclarations d’intention réclament du temps et des moyens pour se concrétiser. L’action institutionnelle doit encore élargir son éventail d’outils dans le cadre de la prévention des conflits afin d’être à même de s’attaquer aux racines des violences. À l’heure actuelle, le mécanisme d’alerte en Afrique de l’Ouest trouve sa force et sa légitimé à travers le rôle central que joue la société civile dans sa mise en œuvre, tant du point de vue opérationnel que structurel. Ainsi, l’efficacité du Système d’Alerte Précoce en Afrique de l’ouest ne serait-elle pas conditionnée par une réelle approche plus inclusive regroupant États, armées et sociétés civiles, acteurs sociaux ?


Notes de bas de page

[1] Alex Schmid, Thesaurus and glossary of early Warning and conflict prevention Terms (Abridged 1 version), PIOOM, Synthesis Foundation, dirigé par Sanam B. Anderlini pour FEWER (Erasmus University), mai 1998.

[2] Charte de l’ONU, 26 juin 1945 (Chapitre VIII),  www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-viii/index.html

[3] Rapport du Groupe d’Etude sur les opérations de paix des Nations Unies (dit Rapport Brahimi), 21 août 2000 – A/55/305, www.un.org/fr/peacekeeping/sites/peace_operations/docs/a_55_305.pdf, c. le 8 mars 2017

[4] Lecoutre, Delphine. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, clef d’une nouvelle architecture de stabilité en Afrique ? Afrique contemporaine, 4/2004 (n°212), p. 131-162.

[5] OCDE, 2009. Prévenir la violence, la guerre et l’effondrement des États. L’avenir des systèmes d’alerte précoce et de réponse rapide, Éditions OCDE, Paris. www.defisdvm.com/uploads/3/0/7/7/30773905/conflit_et_fragilit_ocde.pdf

[6] Maman Aminou A. Koundy. L’abandon des charges dans l’affaire relative à la situation au Kenya : affaiblissement ou opportunité pour la Cour Pénale Internationale, La Revue des droits de l’homme, 11, 2017.

[7] OCDE, idem, 2009.

[8] Secrétaire général des Nations Unies, Agenda pour la paix. Diplomatie préventive, Rétablissement de la paix, maintien de la paix. 17 juin 1992 – A/47/277, www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/47/277, c. le 8 mars 2017.

[9] Daouda Gbaya. « Prévention, Gestion Et Règlement Des Conflits Dans la Sous-Région. Les recettes diplomatiques de Moustapha Niasse ». Enquête plus (Dakar), 22 nov. 2012, p.1. www.enqueteplus.com/content/pr%C3%A9vention-gestion-et-r%C3%A8glement-des-conflits-dans-la-sous-r%C3%A9gion-les-recettes-diplomatiques, c. le 8 mars 2017.

[10] Bationo, Arsène Flavien. « WANEP-Burkina appelle à des discours politiques d’apaisement », Le Stratège (Ouagadougou), 17 sept. 2015, p.1. http://lestratege.info/wanep-burkina-appelle-a-des-discours-politiques-dapaisement/, c. le 8 mars 2017.

[11] Idem.