Israël: L’Obsession du Territoire

Ouvrage rédigé par Julieta Fuentes-Carrera1 et Philippe Subra2

1 Julieta Fuentes-Carrera est chercheuse et professeure au CentroGeo de Mexico.

2 Philippe Subra est géographe, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris 8 où il dirige le master professionnel de Géopolitique locale. Il est membre du comité de rédaction de la revue Hérodote.


Recension par Frédéric Lasserre1 

1 Directeur du CQEG, Frederic.Lasserre@ggr.ulaval.ca 


Lorsqu’on évoque le conflit israélo-palestinien, les images qui viennent à l’esprit sont toujours violentes : guerres, attentats terroristes, bombardements, maisons détruites, victimes civiles… Parce qu’elles sont omniprésentes, ces violences cachent en fait une autre dimension de la réalité géopolitique régionale : le rôle joué par les politiques israéliennes d’aménagement du territoire.

On pense facilement, lorsque les questions territoriales sont abordées au sujet de la question israélo-palestinienne, à la construction du Mur (appelé barrière de sécurité par Israël) et des colonies dans les territoires occupés, car ce sont là des aspects largement médiatisés. Pourtant, et c’est là un grand intérêt de cet ouvrage, la gestion du territoire et de son aménagement par les colons juifs à l’époque du début de la colonisation de la Palestine sous l’empire ottoman, puis par les autorités israéliennes après l’indépendance et la première guerre israélo-arabe de 1947-48, traduit une stratégie délibérée, systématique et réfléchie de prise de contrôle de ce territoire, enjeu majeur du conflit israélo-palestinien. C’est ce que traduit le concept d’obsession du territoire, reprise dans le titre du livre, et que les auteurs illustrent à travers une analyse rigoureuse des pratiques de l’aménagement du territoire, à diverses échelles, analyse illustrée par de très nombreuses cartes.

Israël domine largement le territoire de la Palestine du mandat britannique, partagé en 1947 selon le plan des Nations Unies en un État palestinien, aujourd’hui disparu, et un État juif, Israël. Deux guerres ont rendu possible ce contrôle presque total : 1947-1948, qui a permis la survie de l’État juif, que voulaient détruire les voisins arabes d’Israël, mais aussi la conquête d’une bonne partie du territoire de cet État palestinien prévu par le plan de partage des Nations Unies; et 1967, qui lui a assuré la mainmise sur la Cisjordanie et le Golan. Les autres guerres (1956, 1973, 1982, 2006) n’ont pas eu d’impact majeur sur l’extension territoriale d’Israël. Mais ces succès militaires auraient eu un impact bien moindre s’ils ne s’étaient inscrits dans une stratégie plus large et plus ancienne de prise de contrôle du territoire, grâce à une politique systématique et raisonnée d’aménagement du territoire : la création de fermes collectives (kibboutz), de plusieurs dizaines de villes nouvelles, la construction de centaines de milliers de logements dans de nouveaux quartiers et dans les colonies, de nouvelles routes, de grillages et de murs, isolant parfois les villages palestiniens de leur immédiat environnement rural et des terres de leurs habitants, coupant les relations entre ceux-ci et d’autres villages palestiniens.

Les auteurs exposent comment ces choix d’aménagement, a priori purement techniques et donc apparemment neutres, détachés des contingences du conflit politique, ont permis à l’État d’Israël de peu à peu transformer les rapports de force militaires issus des guerres de 1948 et de 1967 en faits accomplis. C’est grâce à ces actions d’aménagement et à une politique active de colonisation de sites soigneusement identifiés, à la fois en Israël pour minoriser et contrôler les régions encore peuplées d’Arabes israéliens, mais aussi en Cisjordanie, que les quelques milliers d’immigrants juifs arrivés en Palestine ottomane dans les années 1890 et les 600 000 habitants juifs présents à la fin du mandat britannique, en 1948, sont aujourd’hui 6,6 millions et majoritaires sur le territoire d’Israël, tout en occupant la Cisjordanie peu à peu intégrée au territoire israélien.

La construction du mur de séparation à l’intérieur de la Cisjordanie et la création de colonies dans les territoires occupés sont les manifestations les plus connues de cette prise de contrôle du territoire, mais elles ne sont pas les seules. A l’intérieur même des frontières dites de la ligne verte (d’avant 1967), d’autres murs ont été construits dans les villes mixtes, comme à Lod, pour séparer les quartiers juifs des quartiers arabes, et marginaliser la population de ces derniers. Des kibboutz, fermes collectives, et des villes de développement ont été implantés de manière à encercler les villages arabes de Galilée ou de la région de Tel-Aviv, ou les villages bédouins du nord du Néguev.

En Cisjordanie, la construction d’un nouveau réseau routier, réservé aux Juifs, qui évite les localités arabes et se superpose au réseau existant, a permis d’assurer aux colons une mobilité optimale, condition indispensable au succès de la colonisation, tout en entravant la mobilité des Palestiniens, contraints d’emprunter des petites routes mal entretenues et jalonnées de checkpoints, à chaque croisement avec le nouveau réseau, et limitant ainsi les possibilités de développement économique. La marginalisation spatiale, au nom de la sécurité, se traduit par la déstructuration de l’espace socio-économique palestinien.

Au-delà de leur dimension fonctionnelle (loger, déplacer, séparer, contrôler), ces actions d’aménagement ont créé un paysage ordonné sur l’ensemble de l’espace entre la Méditerranée et le Jourdain. Le fractionnement de l’espace arabe de la Cisjordanie, grignoté par le tracé du mur parfois loin vers l’intérieur et par les colonies, quadrillé par le nouveau réseau routier qui marginalise le réseau palestinien et déstructure les villages de leur espace rural, contribue à rendre impossible la création d’un État palestinien, donc la solution de paix dite des deux États, pour finalement accréditer l’idée que la Cisjordanie occupée, rebaptisée Judée-Samarie, fait de plus en plus partie intégrante d’Israël, avec en parallèle la constitution d’un véritable apartheid spatial, selon les auteurs.

Une étude remarquable qui ne cherche pas à retracer les nœuds politiques du conflit israélo-palestinien, mais bien plutôt à analyser la dimension spatiale d’une stratégie de prise de contrôle du territoire par Israël, selon une approche géopolitique. S’il en était besoin, au-delà de cette étude de cas, l’ouvrage démontre à nouveau que l’aménagement du territoire, loin de se résumer à une série de décision neutres sur le plan politique, constitue un levier politique fort pour transformer le territoire, et donc peut cristalliser des conflits géopolitiques importants.