Géopolitique de l’eau: aucun territoire n’est à l’abri d’une crise majeure

Alexandre Brun1

1Maître de conférence à l’Université Paul-Valéry, Montpellier 3
Unité Mixte de recherche, CNRS « ART-DEV », Montpelletier, France
+33 (0)4 11 75 72 02
Alexandre.Brun@univ-montp3.fr


Mots-clefs : eau, conflits, territoire, ressource, inondations, barrage, bassin versant


Il n’y a pas de « guerres de l’eau ». L’idée est commode mais elle fausse. L’eau en effet n’est qu’à de très rares exceptions l’unique ou même le principal facteur de conflits entre des États ou des communautés. Ce qui est vrai dans les régions arides, l’est davantage encore en France et au Canada par exemples où l’eau est abondante. En revanche, pollution et pénurie constituent des facteurs de tensions sociales, politiques et économiques, et ce y compris en Europe et en Amérique du Nord car aucun territoire n’est désormais à l’abri d’une crise environnementale. Et, en l’espèce, ce sont moins les effets du changement climatique que ceux de l’aménagement irrationnel de l’espace qui sont en cause.

Le creusement du lit mineur des cours d’eau destiné à favoriser la navigation commerciale, la couverture des rivières urbaines effectuée en raison des exigences hygiénistes au 19e siècle, les berges des fleuves aménagées dans les années 1960 et 1970 pour accroître les surfaces de stationnement automobile et fluidifier le trafic routier ou encore la multiplication des endiguements sensés réduire les risques d’inondation sont autant de pressions cumulées exercées tour à tour sur les milieux naturels depuis la révolution industrielle. Il en résulte des écosystèmes aquatiques profondément perturbés. Il est en outre illusoire de compter sur la résilience des milieux pour réparer les bêtises du passé.

Depuis trente ans, les écologues, les hydrologues et les géographes dénoncent des pratiques aménagistes presque exclusivement tournées vers le développement territorial et en montrent les conséquences environnementales. La fragmentation des territoires – due à la multiplication des infrastructures linéaires (routes, autoroutes, voies ferrées, etc.), à l’urbanisation et aux grands équipements (barrages, seuils…) – rend le chantier de la reconquête de l’eau singulièrement complexe. Il recouvre, outre les aspects écologiques, d’importants enjeux commerciaux et politiques. C’est précisément dans cette perspective que l’approche géopolitique se révèle précieuse.

En finale, l’action publique dans le domaine de l’eau se situe à la croisée des politiques énergétiques, agricoles, industrielles et urbaines, tout en relevant des échelles locale, nationale et européenne. Dans ce contexte, il s’agit de questionner – en géographe – l’évolution des conflits d’usages ou encore les conditions d’émergence, les modalités de gouvernance et les frontières des « territoires de l’eau ». Cette approche, loin d’ignorer les dimensions techniques et scientifiques de l’analyse de la gestion de l’eau, la complète souvent de façon critique.

Références bibliographiques

Frédéric Lasserre, 2009, Les guerres de l’eau : l’eau au cœur des conflits au 21ème siècle, Delavilla, coll. Guerres d’aujourd’hui, Paris, 272 p. Préface de Michel Rocard.