Bilan et perspectives du processus de désarmement, démobilisation et réintégration (D.D.R.) des ex-combattants au Libéria

Jean-Marc Segoun1 

Jean-Marc Segoun est Doctorant en science politique à l’Université Paris Nanterre. Il est également chercheur Junior affilié à la canadian network for research on terrorism, and security and society.


Résumé:  Le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (D.D.R.) s’est imposé comme une option majeure dans la construction d’une paix durable au Libéria suite à la guerre civile (1999 à 2003). Ce programme aura permis d’enregistrer 101 495 combattants désarmés et démobilisés, d’après les statistiques officielles de la Mission des Nations unies au Libéria (MINUL) qui supervisait l’opération. Depuis, seuls 75 000 ex-combattants ont bénéficié des programmes de formation financés par les bailleurs et couvrant le secteur artisanal (p.ex.plomberie, menuiserie, maçonnerie). Cet article analyse les limites du processus de D.D.R. en mettant essentiellement l’accent sur les facteurs de réticence des ex-combattants à se désarmer et les défis liés à la réintégration des enfants soldats.

Abstract: The process of Disarmament, Demobilization and Reintegration (D.D.R.) has emerged as a key alternative in the construction of a lasting peace Libéria following the civil war (1999 to 2003). A program that has allowed registering of 101495 unarmed and demobilized combatants, according to data collected by the United Nations Mission in Libéria (UNMIL), which was overseeing the operation. As a result, 75 000 ex-combatants benefited from donor-funded training programs covering the craft sector (e.g. plumbing, carpentry, masonry.) This article analyzes the limits of the D.D.R. process, focusing on the reluctance of former fighters to disarm and the challenges of the reintegration of child soldiers.

Mots-clés : Désarmement, démobilisation, réintégration, Libéria, conflit.

Keywords : Disarmament, demobilization, reintegration, Libéria, conflict.


Introduction

Les enjeux politiques et ethniques sont les causes profondes de la guerre au Libéria. La compréhension de cette guerre civile nécessite une analyse du historique. Après la colonisation, l’ethnicisation du champ politique et la montée de la régionalisation se sont renforcées, donnant lieu à des politiques de marginalisation. Ces faits dynamiques ont constitué des foyers de tension au sein de la société libérienne créant des clivages ethnico-partisans au service des entrepreneurs politiques. Le Libéria connaîtra par la suite, des multiples coups d’État et des assassinats politiques, sources d’instabilités nationale et sous-régionale.

Ainsi, pendant plusieurs décennies, la violence a été utilisée essentiellement comme mode de gouvernance politique ou comme l’expression d’un mécontentement pour certains acteurs sociaux.

Contrairement à d’autres pays, au Libéria, la chute du mur de Berlin a sonné le glas de l’espoir de la démocratie. Les hostilités referont surface suite à l’assassinat du président Samuel Doe en 1989. La vacance présidentielle consécutive a suscité un affrontement sanglant entre factions. Les groupes contestataires cherchèrent à prendre le pouvoir tout en se dotant d’armes légères. On assista à la militarisation de la société et à l’armement de certaines franges de la population civile.

Au regard de la montée de l’insécurité, la communauté internationale, de concert avec les organisations sous régionales, activeront médiations et négociations pour obtenir une cessation des hostilités en 1997. Dans un tel contexte, le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (D.D.R.) s’est imposé, puisqu’il a pour vocation d’éradiquer l’insécurité en traitant directement les acteurs susceptibles de causer de la violence. Bien que le D.D.R. soit un processus prisé pour rétablir la paix civile, les objectifs qui lui sont assignés ne seront pas entièrement atteints puisque le Libéria, après une décennie post conflit, reste un État fragile. Au cours de cette réflexion, il s’agira d’identifier d’abord, les obstacles liés au processus de D.D.R. des ex-combattants et ensuite les défis liés à la réintégration des ex-enfants soldats.

1. Les griefs qui cachent les appétits des ex-combattants

Les réticences des protagonistes à désarmer sont des réalités auxquelles sont confrontées de nombreuses sociétés en sortie de conflits. Renoncer à leurs armes,revient pour eux à renoncer à tout (Hottinger 2008 : 30). Le désarmement est un sujet particulièrement sensible pour les groupes rebelles, car en renonçant à leurs armes, ils renoncent aux pouvoirs et peuvent perde leur rapport de force. Les armes garantissent aux ex-combattants la survie, et une intégration forcée dans une communauté fragilisée par le massacre et les atrocités de la guerre. Les armes leur permettent d’avoir une estime et une image de guerrier comme le souligne Béatrice Pouligny : « L’expérience des armes, a pu leur donner accès à de nouveaux réseaux de solidarité, à de nouvelles structures sociales, à de nouvelles stratégies de survie, à de nouveaux modèles relationnels profondément internalisés »(Pouligny :2004).                                  Les protagonistes veulent avoir une vision claire de leur avenir avant de penser à un réel désarmement. Les parties veulent avoir une idée de ce que sera leur avenir commun, le destin collectif du groupe et la survie de chacun doit être garantie.

Les ex-combattants, sont confrontés à une reconversion tant professionnelle, par l’initiation à un emploi pour subvenir à leurs besoins, que sociale dans une société blessée par la guerre dont ils ont été acteurs.Afin de lutter contre le chômage, « 1500 travailleurs dont plusieurs sont des anciens combattants, sont employés et des services sociaux de base, en particulier des dispensaires, des écoles et de l’eau potable, sont fournis.La réhabilitation des services sociaux au profit de la collectivité est facilitée par l’amélioration sensible de la situation de sécurité, qui est contrôlée par 12 agents de la police nationale et 92 casques bleus de la MINUL. La plantation qui compte environ 36 000 habitants et la MINUL a facilité le retour volontaire des familles d’anciens combattants vers leurs comtés d’origine lorsque l’État a repris possession de la plantation »(Pouligny :2004).

Au Libéria, la jeunesse est confrontée à un taux de chômage extrêmement élevé et est souvent exclue des réseaux qui ont monopolisé l’appareil d’État et les secteurs marchands de l’économie. La jeunesse désireuse de quitter les campagnes s’est trouvée rejetée par les villes ou marginalisée en leur périphérie. En rejoignant une faction, es jeunes ont accédé à la « profession » de combattant qui leur a donné un statut social. Cette quête de positionnement stable donnera naissance à des mobilisations et enrôlements au sein des factions rebelles.

Au-delà de cette rétribution matérielle, les jeunes accèdent à un statut et une identité qui leur permet d’exister aux yeux de leur communauté. Au cours des cultes d’initiations, les jeunes soldats reçoivent des amulettes et des scarifications sur leur corps, signes de leur appartenance à un groupe. Cette appartenance est conditionnée à l’adhésion à la mentalité du groupe, d’où une soumission à sa dynamique. Au sein des factions, le pouvoir repose sur un système d’allégeance complexe.

Le NationalPatriotic Front of Liberia (NPFL) a sollicité la figure mythique du guerrier Yacouba, nom donné en Côte d’Ivoire aux Gio et aux Mano, qui occupe une place légendaire dans l’imaginaire du peuple Dan (Galy : 1998). Des images et surnoms de guerriers sont puisés dans les films d’actions américains (Richards : 1995).

Les factions rebelles pour se convaincre de leur pouvoir, s’identifieront à des acteurs de films et des personnalités historiques, comme Rambo, Chuck Norris et Hitler. L’identification aux héros mythiques, tant de la tradition autochtone que du cinéma et de l’actualité des pa, a constitué une importante ressource symbolique permettant d’enrôler les jeunes adolescents marginalisés. La violence et le recrutement forcé ont également été utilisés, notamment pour l’enrôlement des enfants soldats.

2. Les difficultés liées à la réintégration des ex-enfants soldats

Les difficultés sont nombreuses avec les enfants soldats et bien plus accentués avec les adultes ex-combattants. Aussi, la pleine réussite du processus réside dans son volet réintégration (Nzekani :2013) économique et sociale de l’enfant dans sa communauté, à défaut de quoi ce dernier court le risque d’être à nouveau recruté  (Wessells :2006). D’où, la nécessité de les réinsérer dans le système éducatif et dans leurs familles, surtout la grande difficulté à traiter de manière durable leurs traumatismes et la quasi-impossibilité de les faire revenir à leur vie d’enfant.

La résolution 1325 du Conseil de sécurité sur les femmes, la paix et la sécurité inclut une recommandation spécifique au D.D.R., puisqu’elle : « Encourage tous ceux impliqués dans la planification pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration à considérer les besoins différents des ex-combattants femmes et hommes et de prendre en compte les besoins des membres de leur famille qui dépendent d’eux. » Certaines filles excluent de la démarche de démobilisation se prostituent.

Des nombreux enfants au service des factions mais n’ayant pas pris part aux combats ont été écarté des différents programmes malgré leur vulnérabilité. Les problèmes d’addiction des enfants soldats aux drogues n’ont pas été pris en compte.

La ratification de la convention 182 de l’Organisation internationale du travail sur les pires formes de travail des enfants de 1999 oblige le Libéria à prendre des mesures pour éliminer ces pratiques. Le ministère du travail a fourni l’assurance qu’une loi était en préparation pour donner effet aux dispositions de la convention en droit interne.La réinsertion des anciens combattants montre que l’insertion des enfants soldats marche bien, puisque seulement 5% d’entre eux restent en contact avec leurs anciens commandants. En outre, 70% des enfants sont maintenant scolarisés.

Si les causes de la guerre se résument essentiellement à l’inégalité sociale grandissante, alors la solution est la mise en place d’une politique du développement humain. Il faudra garantir aux ex-enfants soldats une éducation et une santé de qualité, leur permettant d’améliorer leur condition sociale. Cette absence de garantie d’autonomisation financière à long terme fragilise l’effectivité du processus de D.D.R. L’enrichissement illicite dans les minerais au Libéria a développé une économie de guerre durable qui donne un niveau de vie aux combattants à laquelle il est difficile de renoncer.

Cette rupture avec le l’aisance matérielle provenant de la guerre fragilise le processus de D.D.R. Au Libéria, le choix de critères d’admission au processus de D.D.R. peu contraignant a en revanche causé une multiplication du nombre de bénéficiaires par rapport au chiffre initialement prévu et a par conséquent provoqué des problèmes de financement, notamment pour la phase de réinsertion.

La démobilisation n’a pas cassé les structures sociales de mobilisation des soldats, et notamment des jeunes, puisqu’en 2002 ils seront actifs dans les factions rebelles en Sierra Leone et constitueront même la majorité des milices ivoiriennes lors de la guerre civile.

Conclusion

Le programme de D.D.R. s’est terminé le 31 octobre 2004, avec 101 495 combattants désarmés et démobilisés, d’après les statistiques officielles de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) qui supervisait l’opération.

Depuis, seuls 75 000 ex-combattants ont bénéficié des programmes de formation financés par les donateurs et couvrant le secteur artisanal (p. ex : plomberie, menuiserie, maçonnerie).

Ainsi, 22 370 femmes ont été désarmées et démobilisées. En outre, étant donné que beaucoup de combattants dans le conflit au Libéria étaient des enfants soldats, l’UNICEF a joué un rôle important en veillant à ce que la question des enfants soldats fasse partie de la planification du programme de D.D.R.

La MINUL indique que 10 972 enfants ont été désarmés et démobilisés au total (8 532 garçons et 2 440 filles). En ce qui concerne les adultes, aux besoins économiques s’ajoutent des difficultés sanitaires et les Maladies Sexuellement Transmissibles (MST), bien que le D.D.R aura permis le dépistage et le traitement des maladies de ces derniers.

Au regard des affres des guerres civiles au sein des communautés, nous pensons que la priorité en matière de politique de reconstruction post-crise devrait porter sur la protection de la dignité humaine bafouée et le développement humain, en garantissant l’accès libre à une santé de qualité et une éducation de qualité dans un environnement sécurisé. Malheureusement les conséquences de la guerre sur la vie humaine ne sont toujours pas tangibles, ainsi le malaise des victimes échappe souvent aux décideurs politiques souvent déconnectés du réel des communautés.


Références bibliographiques

Hottinger Julian Thomas, 2008, « Encourager la participation des groupes armés non étatiques dans le désarmement », Forum du désarmement, no 1 : 27-36.

Nzekani Prosper Zena, 2013, « Leçons et limites du ddr en Afrique », Bulletin de la sécurité africaine, no 24, janvier : 1-8.

Pouligny, Béatrice (2004), « Les anciens combattants d’aujourd’hui -désarmement, démobilisation et réinsertion », Séminaire CERI et SGDN .40 p.

Galy, Michel (1998). , « Massacres et fantasmes : une archéologie de la violence politique au Libéria » in Université de Toulouse, 30 p.

Richards, Paul (1995). « Rambo and war in Africa ».inCrosslines. 17-19.

Wessells Michael, 2006, Child Soldiers :From Violence to Protection, Cambridge, ma, Harvard UniversityPress.